À propos de la compétitivité toxique
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Dans cette chronique, je propose de penser la compétitivité non pas comme un moteur, mais comme un mécanisme d’exclusion, de domination et de souffrance.
La compétitivité, chez les humains, est généralement définie comme la capacité à faire face à la concurrence extérieure. En soi, elle n’est pas un mal. Mais elle devient toxique lorsqu’elle n’a plus de limites. Quand tout devient permis : mentir, trahir, blesser, détruire une réputation, invisibiliser une personne ou répandre des mensonges… juste pour l’écarter.
La compétitivité toxique a besoin de pouvoir pour exister. Du pouvoir de celui qui l’exerce, ou de celui de ses alliés. Elle s’active dès lors qu’un individu est perçu comme une menace, un concurrent à éliminer.
« Chez nous, les hommes, la compétitivité toxique est particulièrement ancrée. On nous apprend très tôt à être forts, virils, à regarder nos frères ou cousins comme des modèles à surpasser. Cette logique comparative façonne des générations entières en les privant d’une culture du soin. »
On la retrouve dans les milieux professionnels, bien sûr. Mais elle est aussi partout ailleurs : dans la famille, le couple, les groupes d’ami·es, les espaces d’engagement. Elle agit selon une logique de marché. Et ce marché n’est pas seulement économique. C’est aussi celui de l’amour, du sexe, de la reconnaissance sociale.
Chez nous, les hommes, la compétitivité toxique est particulièrement ancrée. Notre éducation est souvent dépourvue de la culture du soin. On nous apprend à être le plus fort, le plus viril, à “ressembler à ton frère, ton cousin”, ou mieux encore : à être meilleur que lui. Cette logique comparative façonne des générations entières.
Mais cette compétitivité toxique traverse aussi les rapports entre hommes et femmes, et même entre femmes. Elle devient une valeur intériorisée par toutes et tous, parce que la société entière nous pousse à “briller”, à dominer, à nous imposer dans un espace de rareté construite.
Cette logique s’infiltre dans nos espaces les plus intimes. Même les applis de rencontre, censées créer des liens, deviennent des arènes. On y est en compétition pour des corps dits parfaits, des normes de beauté rigides, des styles imposés par la mode. Ce n’est plus une recherche de lien, mais une course à la validation.
« La compétitivité toxique s’infiltre dans tous les espaces de notre vie, même les plus intimes, même ceux qui sont censés être les plus humains. Elle transforme les lieux de rencontre en arènes où l’amour devient concurrence, les corps des marchandises, et la vulnérabilité une faiblesse à dissimuler. »
Et tout cela laisse des traces. De la charge mentale, chez celles et ceux qui courent sans cesse après la performance. Et de l’exclusion, pour les personnes qui ne se reconnaissent pas dans les normes de cette compétitivité sociale.
J’ai pris ici l’exemple des relations affectives, mais j’aurais pu parler de la famille. Combien d’enfants vivent sous le poids des comparaisons permanentes ? Combien d’entre eux doivent performer, briller, “réussir”, au détriment de leur santé mentale ou de leurs désirs profonds ?
Les espaces d’engagement ne sont pas épargnés. Là aussi, la logique individualiste gagne du terrain. Certain·es veulent “exister” en tant que figures visibles, quitte à effacer le travail collectif. L’ego prend parfois le pas sur le soin, la solidarité, l’écoute.
« Sortir de la compétitivité toxique, c’est comprendre qu’il y a de la place pour tout le monde. C’est croire qu’on peut vivre mieux, ensemble, dans un esprit de coopération, d’entraide, et non de domination. »
Dans les milieux professionnels, la logique est la même : il faut satisfaire le dominant — qu’il soit père, patron, prof… Celui qui valide. Celui qui attribue les places. Celui qu’il faut convaincre, parfois contre nos propres valeurs et notre bien-être.
Sortir de la compétitivité toxique, c’est refuser cette hiérarchie invisible et destructrice. C’est reconnaître qu’il y a de la place pour chacun·e, que nous pouvons tous et toutes “briller” à notre manière. C’est croire qu’on peut vivre mieux, ensemble, dans un esprit de coopération et d’entraide.
Oui, la compétitivité toxique est institutionnelle. Elle est au cœur de l’école, du monde du travail, des logiques de performance. Mais elle commence bien souvent dans la famille. Dans les petites phrases qui opposent, qui comparent, qui hiérarchisent.
Face à cela, je crois que seule une culture du soin peut offrir une alternative. Le soin comme posture, comme pratique, comme horizon. Une culture fondée sur l’écoute, la bienveillance, l’attention à l’autre. Le soin est horizontal, là où la compétitivité est verticale.
Je crois que le féminisme décolonial et intersectionnel est, jusqu’ici, la pensée la plus cohérente pour penser un monde libéré de la compétitivité toxique. Un monde où les places ne se prennent pas par l’hégémonie et la domination, mais se construisent selon les élans de chacun·e. Un monde où l’on vit ensemble, sans écraser. C’est une invitation. À abolir l’oppression. À faire de la place. À écouter. À prendre soin !
Les propos exprimés n’engagent que l’équipe de Machi Rojola, et ne représentent en aucun cas les positions des partenaires.
La nouvelle saison de Machi Rojola est réalisée avec le soutien du programme Ajyal Égalité, financé par l’Agence Française de Développement (AFD) et l’Ambassade de France au Maroc. Mis en œuvre par Expertise France, ce programme soutient les acteurs locaux engagés pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes en Afrique du Nord.
