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Moi, Je ne suis pas homme
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Moi, Je ne suis pas homme 

Je ne suis pas homme. Je ne suis pas homme. Ils me le rappelaient tous. Ils me le disent tous. Tout le temps. Pourtant, j’ai tous les attributs que la société donne à l’homme. Ces célébrations qu’on offre à l’homme, juste parce qu’il est homme. Le médecin l’a dit à mes parents le jour de ma naissance. Mon acte de naissance l’exhibe fièrement. Le mouton qu’on a égorgé le jour de mon baptême était un mouton qu’on sacrifiait pour un homme. On a même célébré mon excision. Me couper un bout de ma bite, me mettre sur un cheval après. M’exhiber devant tout le monde. « Mon fils est un homme … ». Quelque chose s’est passé après. Ceux qui avaient dicté que j’étais un homme, on soudainement changé d’avis. Les hommes de ma famille. Les hommes de ma rue. Les hommes de la société. Eux tiennent la clé de ce fameux club, réservé aux hommes. Eux savent qui y est le bienvenu. Qui doit le quitter. Et qui ne doit jamais le voir. On m’y a ouvert la porte. Mais très vite on l’a fermé, avant même que je ne puisse y accéder. Je n’étais pas un homme. Je n’étais pas assez homme. Pas pour eux. Ils savaient ce qu’était un homme. Pas moi. Tout ce que je faisais n’était pas assez. Je le sais aujourd’hui, il ne le sera jamais. Je ne suis pas un homme. Ils me le disent. Me le répètent. À 4 ans je roulais du cul déjà. Apparement. C’est ce qu’ils chuchotent. C’est ce qu’ils se disent. « Éduque mieux ton fils … ne le laisse pas collé à toi … tu as une mauvaise influence sur lui … regarde le … aussi petit et qui marche comme une fille ». Le problème vient de moi. C’est moi qui ne suis pas homme. Pas un vrai. Ce sont ces hommes-là qui le disent. Ces femmes-là qui le confirment. Plus murs. Ils ont vécu des choses. Ils le savent. Ils savent que je ne suis pas un homme. Un vrai. Parce qu’ils ont pris le temps de regarder mon cul. Mon cul d’enfant de 4 ans. Ils ont si bien regardé, qu’ils ont remarqué ma démarche. Epié le roulement de mes fesses. Ils ont compris que ma mère était la cause. Bien sûr. Tout ce qui va mal avec l’homme, c’est dû à la femme. Puis, ce n’est pas normal que je sois collé, à 4 ans, à ma mère. On vient de déménager dans une autre ville. J’ai dû m’arracher à mon quartier, celui où je commençais enfin à avoir des repères. J’ai quitté mon quartier, ma ville, les visages familiers, même si je les détestais, et le peu d’amis que j’y avais. J’ai quitté tout cela, pour une nouvelle ville. Nouvelle vie. Nouveaux visages. Tous m’étaient étrangers. Tous, sauf le visage de ma mère. Mon seul et unique repère. Mon seul parent. La seule voix que je reconnaissais. Mais je ne devais pas me coller à elle. Je suis né homme, je ne dois donc pas coller aux femmes. C’est de sa faute, à ma mère, si je n’étais pas homme à 4 ans et que je roulais du cul. Elle aurait pu être homme elle aussi, pour faire de moi un homme. Pourquoi est-elle femme ? À cause de son genre, je ne suis pas, moi-même un homme. Et tous ces adultes, hommes et femmes, le lui disent. Me le disent. Le lui reprochent. Mais je n’ai que 4 ans, je ne peux pas comprendre. Tout ce que je sais, c’est que dorénavant, dès qu’il y a des gens, je cours au lieu de marcher. En courant, on ne verra pas mes fesses rouler. Cette démarche qu’est la mienne, et que je dois changer, parce que je ne suis pas normal, ni un homme. Oui, un homme ! Eux savent de quoi ils parlent. Je ne suis pas un homme. Ils me le disent sans cesse. Mes nuits et journées sont bercés par leurs mots. Par leur jugement. Ils s’inquiètent pour moi. À 8 ans, je ne suis toujours pas un homme, parce que je joue avec des filles. Je joue à la marelle. Chrita. Je joue à l’élastique. Saute-mouton, mais qu’avec des filles. Je n’étais pas un homme, parce que je ne jouais pas au foot. Je n’y comprenais rien. Je ne voulais rien y comprendre. Les rares fois où j’ai osé courir comme un dingue derrière une balle que j’attrape avec mon pied, je me suis retrouvé avec des blessures, couvert de bleus. Les garçons sont brusques. Ils me bousculent. Ils se bousculent. C’est normal. Normal pour eux. C’est comme ça que joue un homme. Pas moi. Moi, je ne joue pas comme ça. Je pleure quand je tombe et quand je saigne. Je pleure quand on me bouscule très fort au point d’en avoir un bleu pendant des jours. Je refuse de jouer avec eux. Un homme ne pleure pas. Un homme ne se plaint pas. Un homme ne dit pas non au foot. Mais je veux être un bonhomme. Je veux être un homme, parce qu’ils veulent que je le sois. Ils arrêteront de parler de moi. De se moquer de moi. De me montrer du doigt. Je veux être un homme. Mais je ne le suis pas. Je ne le serai pas. Jamais assez. Pas pour eux. Ma virilité, mon genre, mon identité ne m’appartiennent pas. Ils appartiennent aux autres. Aux hommes. Aux voisins. Eux décident. Eux décrètent. Moi j’écoute, j’exécute. Je ne suis pas un homme. Au collège on me l’a dit. On me l’a répété. Je ne rêve pas de filles. Je ne cours pas derrière la chatte. Les putes. Les femmes. Les filles. Je ne fantasme pas sur elles. Je ne compte pas coucher avec l’une d’elles. Qu’elle le veuille ou non. J’aime les filles. Mais pas comme les hommes les aiment. J’aime leur parler. J’aime étudier avec elles. J’aime dessiner avec Hind et Soukaina. J’aime rigoler avec Mouna. Prendre un Msemmen avec Asmae pendant la récré. J’aime écouter les histoires de Fatine. Sa détestation pour les camarades de classe. Trop stupide, sauf moi. Moi et Reda. Elle nous apprécie, parce qu’on n’est pas brusques. Parce qu’on n’insulte pas, on n’est ni violents, ni vulgaires Réda et moi. On ne regarde pas les filles dans les vestiaires. On ne les charrie pas quand elles ont leurs règles. On ne les ignore pas en classe, pour les attendre dehors. Mais Réda et moi, nous ne sommes pas des hommes. On est les derniers à être choisis pendant les cours de sport. On est des poids. Ils nous détestent. On ne sait pas jouer et on ne sait pas discuter avec eux. On ne se bat pas et on baisse la tête. On n’est pas des hommes. Lui et moi. On ne le sera jamais. « Tu n’es pas un homme … N’ïiwa (chiffe molle) … peureux. Tu n’es pas un homme ». C’est devenu le slogan qu’ils scandent dès que je refuse de faire comme eux. Je ne suis pas un homme parce que je ne me rase pas. Parce que le jour où ils voulaient tous ramener leurs poils pubiens pour montrer qui en a les plus longs, j’ai refusé. Réda ne leur a même pas adressé la parole. Mais Réda était riche. Donc c’est normal qu’il ne soit pas homme. Moi j’étais pauvre. Normalement, je devais être un homme. Ou du moins, j’étais plus homme que Réda. Selon eux. Ils l’ont décidé. Eux. Les hommes. Les futurs hommes. Les futurs porteurs de cette clé qui ouvre la porte des « hommes ». Je ne suis pas un homme. Ils l’ont décrété. Je ne suis pas fort. Ils l’ont décidé. Comment je me vois n’importe pas. Comment je me définis n’importe pas. Comment je me sens n’a aucune valeur. C’est eux qui décident. Les hommes. Les vrais hommes. Eux savent ce que je suis. Eux savent  ce que je vaux. Eux décident de ma vie. De qui je suis. C’est eux qui marchent dans mes pas. C’est eux qui respirent mon air. C’est eux qui font circuler le sang dans mes veines et voient de mes yeux. C’est les vrais hommes qui maitrisent toute la vie. Ses secrets et ses recoins. Honte à qui dira le contraire. Honte à qui pensera l’inverse. Ils ont dit que je ne suis pas un homme. Alors je ne suis pas un homme. Pas l’homme qu’ils me veulent. Pas l’homme qu’ils voient. Pas l’homme comme ils le connaissent. Mais je suis un homme. Mon propre homme. Je suis l’homme que j’ai décidé d’être. Malgré eux. Malgré leurs désirs, fantasmes, rêves et principes. Malgré leurs définitions, leurs conceptions, eux. Je suis un homme. Mon homme. Celui que je vois, que je ressens, que je sens. Je respire l’homme. Je sens l’homme. Je vis homme. Je pleure homme. Je ris homme. L’homme que je suis. Que je veux être. Que je vais être. Que je vois. Et si demain, je ne veux plus être homme. Si demain je ne me sens plus homme. Demain je ne serai plus homme.