La domination masculine est une maladie sociale
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Il y a quelques jours, en marchant dans un quartier du centre de Rabat, j’ai été témoin d’une scène troublante. Un homme à moto suivait une femme en voiture. Intriguée et inquiète, elle s’est arrêtée pour lui demander pourquoi il la poursuivait. Elle a menacé d’appeler la police. L’homme, loin de se sentir en tort, affichait l’assurance de quelqu’un persuadé d’être dans son droit, que l’espace public était son royaume.
“Cette scène, aussi banale qu’elle puisse être perçue dans nos sociétés, relève d’un système que nous respirons dès le plus jeune âge. Un système qui ne repose pas uniquement sur les coups, les viols, les féminicides, mais sur des comportements quotidiens, ordinaires, tolérés, répétés, banalisés.”
Devant l’altercation qui devenait virulente, des passants sont intervenus. Majoritairement des hommes. Mais au lieu de soutenir la femme, visiblement harcelée, ils lui ont simplement conseillé de partir. L’homme à moto, lui, est reparti tranquillement, après un échange avec les hommes sur place. La discussion qui s’en est suivie semblait plus proche de la camaraderie que de la réprobation.
Cette scène aurait-elle pu se dérouler autrement ? Bien sûr. Mais pour cela, il faut comprendre ce qui la rend possible, ce qui la rend banale. Pierre Bourdieu l’a formulé très clairement : “La domination masculine est un système de pouvoir durable, inscrit dans les structures sociales, qui légitime et reproduit la supériorité des hommes sur les femmes, tout en la faisant passer pour naturelle et évidente.”
Cette scène, aussi banale qu’elle puisse être perçue dans nos sociétés, relève d’un système que nous respirons dès le plus jeune âge. Un système qui ne repose pas uniquement sur les actes les plus spectaculaires, coups, viols, féminicides, mais aussi sur les comportements quotidiens, ordinaires, tolérés, répétés, banalisés. Il s’agit là d’une véritable maladie sociale.
Une maladie sociale, ce n’est pas une métaphore que j’utilise. C’est un déséquilibre profond dans le fonctionnement d’une société, qui détruit des vies, affaiblit les liens sociaux et s’attaque à notre santé collective. La domination masculine n’est pas naturelle. Elle est transmise, apprise, reproduite. Et comme toute maladie, elle a ses symptômes.
Les symptômes sont partout. Une femme tuée tous les trois jours en France par son conjoint ou ex-conjoint. Une majorité de femmes qui subissent du harcèlement dans l’espace public. Des blagues sexistes encore tolérées au travail. Une surreprésentation des hommes dans les postes de pouvoir. Une charge mentale écrasante dans les foyers. Des garçons élevés dans l’idée qu’ils doivent dominer ou prouver leur virilité. Des enfants qui grandissent dans la honte et la peur.
La domination masculine, c’est aussi ça : la silenciation. L’effacement des récits, des douleurs, des colères. Quand une femme parle, on lui coupe la parole. Quand elle crie, on lui dit qu’elle exagère. Quand elle s’indigne, on lui dit d’être “raisonnable”.
“La domination masculine n’est pas naturelle. Elle est transmise, apprise, reproduite. Et comme toute maladie, elle a ses symptômes. Elle détruit des vies, affaiblit les liens sociaux, et s’attaque à notre santé collective.”
Comme une maladie, la domination masculine se transmet. Pas par le sang, mais par l’éducation, la culture, les lois, les normes, les lectures masculinistes de la religion, les images publicitaires…
À la télé, les femmes sont objets de désir ou figures sacrifiées. À l’école, les garçons sont encouragés à être leaders, les filles à être sages. Dans les familles, on reproduit les rôles genrés sans même s’en rendre compte. Dans les médias, on relativise les violences ou on donne la parole aux agresseurs. Dans les lois, on ne reconnaît pas le consentement, on ne protège pas vraiment les victimes, on ne punit pas réellement les auteurs.
Les femmes sont les premières victimes de violences physiques, économiques, psychologiques. Mais elles ne sont pas les seules.
Les hommes ne sont pas victimes de l’effondrement du patriarcat, mais du système lui-même. Ils paient cette domination de leur incapacité à exprimer leurs émotions, à vivre des relations égalitaires, à être eux-mêmes sans devoir jouer un rôle. Les minorités sont marginalisées, attaquées, invisibilisées. Les enfants grandissent dans des modèles rigides, violents, stériles.
Et la société tout entière s’enlise dans un déséquilibre chronique. Comment prétendre à la démocratie, à la justice, à la liberté, quand la moitié de la population est dominée, niée, mise en danger ?
“Il ne suffit pas d’attendre que la maladie passe. Il faut la combattre. Il faut oser désapprendre. Oser dire non. Oser prendre parti. Intervenir, écouter, dénoncer, remettre en question.”
Une société malade de la domination ne peut être libre. Parce que l’égalité n’est pas un luxe ou un caprice, mais une condition pour construire un monde viable, habitable et juste.
Heureusement, les anticorps existent. Ils s’appellent : collectifs féministes, mouvements queer, éducation populaire, grèves de femmes, espaces non mixtes, parentalité partagée, arts subversifs, lois progressistes, témoignages brisés, révoltes quotidiennes.
Il ne suffit pas d’attendre que la maladie passe. Il faut la combattre. Il faut oser désapprendre. Oser dire non. Oser prendre parti. Intervenir, écouter, dénoncer, remettre en question.
La domination masculine n’est pas une fatalité. C’est un système. Et tout système peut être renversé.
Les propos exprimés n’engagent que l’équipe de Machi Rojola, et ne représentent en aucun cas les positions des partenaires.
La nouvelle saison de Machi Rojola est réalisée avec le soutien du programme Ajyal Égalité, financé par l’Agence Française de Développement (AFD). Mis en œuvre par Expertise France, ce programme soutient les acteurs locaux engagés pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes en Afrique du Nord.
