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L’homme blessé
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L’homme blessé 

Nous avions rompu le jeûne depuis deux heures a peu près. Il faisait nuit. Et Hay Salam était anormalement calme. C’était comme si tous les habitants de ce quartier populaire de Salé avaient soudain déménagé de l’autre côté du fleuve Bou Regreg, non loin de la plage de Rabat, sauf ma famille. Il n’y avait plus personne dans les parages. On avait l’impression que quelque chose d’extraordinaire allait peut-être se produire d’un moment à l’autre, bouleverser le pays, la terre et ceux qui étaient encore là. Un orage avec de l’espoir, de la pluie et une bonne année. Ou alors l’Apocalypse: la fin, pour tout de suite.

Ma mère M’Barka dormait profondément.

Le Ramadan était un mois épuisant pour elle. Mais, malgré la fatigue du jeûne, elle tenait à préparer chaque jour et toute seule des plats sucrés, des crêpes et bien sûr de la harira, soupe qu’elle a toujours aimée très acide avec beaucoup de tomates et du jus de citron. Avant, mes soeurs l’aidaient volontiers à faire de chaque jour de ce mois sacré une fête spirituelle et gastronomique, une cérémonie interminable. A présent, la maison était vide. Trois étages vides de ses gens. Tout le monde était parti quelque part, loin, dans une autre ville, un autre pays, un autre monde, avec des étrangers, des gens que je ne connaîtrais et n’accepterais jamais vraiment. Il n’y avait plus que ma mère, mon petit frère Mustapha, qu’on ne voyait presque jamais, et moi à la maison. M’Barka avait maintenant et assez souvent peur de rester seule, elle répétait de temps en temps que la solitude est un poison lent et douloureux. Cela me rendait triste, très triste. Je n’arrivais pas à partager complètement sa souffrance. En revanche, j’avais envie de pleurer chaque fois que je l’entendais parler ainsi. Elle me priait, tous les jours, de ne pas traîner en ville après mes cours à l’université de Rabat, de rentrer tôt avant la tombée de la nuit, de prendre rapidement le bus et de venir vite remplir la maison, lui tenir compagnie, faire des choses de la vie quotidienne avec elle, l’égayer par ma présence, la divertir, la vivifier, la réchauffer, reformer ensemble notre famille avant le noir.

La nuit, au moment où on allait de nouveau se séparer, elle ne voulait pas que je me retire dans ma chambre, elle voulait que je reste à ses côtés, que je ne bouge pas jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Le sommeil était la mort. Et depuis la disparition brutale de mon père un an auparavant, elle avait des crises de peur, de panique. Alors, elle s’accrochait à moi. Elle dormait dans la pièce-salon où trônait la télévision. Elle qui n’aimait pas cet engin, comme elle disait, avait fini par trouver en lui un compagnon pour ses journées, une machine qui produisait des bruits et qui la rassurait, un peu, pas tout le temps.

Depuis peu, grâce à la parabole dont le prix d’achat avait fini par se démocratiser, nous pouvions capter les chaînes françaises qui m’intéressaient particulièrement. Je regardais surtout, quand je le pouvais, Arte. Dans ma tête j’avais ainsi l’impression d’être quelqu’un, un étudiant intellectuel et branché qui s’intéressait aux choses que les autres, autour de moi, considéraient comme ennuyeuses, difficiles. J’étais fier. Je faisais le fier, seul.

C’est le rôle que j’étais en train de jouer ce soir-là, après avoir dévoré une bonne partie des délicieux plats de Ramadan préparés par ma mère. J’ai allumé la télévision. Sur Arte il y avait un film. Un film qui avait commence sans moi. Enfermé dans les toilettes d’une gare, Jean-Hugues Anglade était en train de pleurer comme une madeleine. Lui aussi se sentait abandonné visiblement. Lui aussi luttait contre quelque chose, la solitude peut-être. J’ai été touché par lui (par l’acteur et par le personnage qu’il incarnait), instantanément. Grâce à mes connaissances en cinéma, j’ai réussi, au bout d’une minute seulement, à reconnaître le film, que je n’avais jamais vu auparavant. C’était “L’Homme blessé” de Patrice Chéreau. Un film français de 1984. Un film culte. Interdit.

Ma mère dormait vraiment. Et sur l’écran de télévision, il y avait ce film qui passait sans que personne au Maroc ne puisse faire quoi que ce soit pour l’arrêter ou bien intervenir pour donner une leçon de morale religieuse à ce jeune héros en dehors des règles, et aux cheveux un peu longs, qui aimait les hommes. Qui aimait un homme.

J’étais dans un dilemme. Dans le désir. Prêt à aller jusqu’au bout du film. Le regarder avec la peur au ventre. Rester en permanence aux aguets. Ma mère, derrière moi dans le sommeil, risquait de se réveiller à tout moment et de me surprendre en flagrant délit. Elle connaîtrait alors mon secret, mon unique secret, mon autre moitié, l’objet de mes amours. Elle en ferait toute une affaire. Ce serait le scandale. J’aurais honte et je ne saurais quoi faire, ni quoi lui répondre.

Mon ventre me faisait mal. J’avais trop mangé au moment de la rupture du jeûne et la digestion ne se passait pas bien. J’étais excité par le désir qui traversait le film, qui habitait Jean-Hugues Anglade et les autres personnages. Ils ne vivaient que dans et par ça: le sexe, l’amour et leurs dangers. On s’attire, on va vers l’autre, on le drague, on le cajole, on l’achète, on joue avec lui, on le viole, on le jette, on le massacre petit à petit. J’étais fasciné, hypnotisé par ce que je voyais. Et je voulais moi aussi faire comme ces personnages, être un des leurs. Hors la loi. Je voulais aimer comme eux. Avec un autre. Seul. Sauvage. Je voulais me toucher. Me caresser. Me lécher. Me mordre. Me laisser aller vers le plus fort, lui donner ce que j’étais.

Mon ventre gonflait. Mon sexe durcissait. Et je ne savais pas quoi faire car j’avais toujours peur malgré la force du désir qui sortait du téléviseur pour moi, pour me bouleverser et bientôt me rendre presque fou.

Ma mère ronflait maintenant. Des ronflements réguliers, tantôt forts, tantôt faibles. Mais, une ou deux fois, ils se sont arrêtés. J’ai changé alors immédiatement de chaîne. Je ne pouvais pas m’empêcher d’interpréter cet arrêt comme un signe de son retour à la conscience, parmi nous, avec moi regardant le film interdit. Un peu rassuré après une minute interminable d’attente, durant laquelle je me tournais vers elle pour vérifier que ses yeux étaient bien fermés, qu’elle était toujours loin de moi et de mes images, je revenais à “L’Homme blessé” et à son histoire. Et je retrouvais aussitôt  mon désir incontrôlable et ma peur première.

Jean-Hugues Anglade était amoureux d’un homme grand, beau, brun je crois. Un peu Gérard Depardieu au début des années 80. Un homme viril, sensible, dur, impitoyable. Un roi. Un dictateur. Un maquereau.

Anglade était tombé pour lui dès qu’il l’avait vu. Le monde allait désormais tourner autour de cet homme qui lui faisait oublier tous les autres. Personne d’autre ne compterait autant que lui. Il quittait, presque dès le début, tout pour le suivre, sa vie d’avant, sa famille. Il se retrouvait dans la rue, dans les gares, dans les parkings, à le suivre, à le poursuivre, à tenter maladroitement de le séduire, être un moment avec lui, avec son corps. Etre aimé de lui. En vain. Anglade vivait la passion, absolue. Elle ne pouvait être que poignante et tragique.

Le film de Patrice Chéreau, tel qu’il m’envahissait, de façon tumultueuse et brutale, ce soir-là et tel qu’il est resté depuis dans ma mémoire, est extrême dans l’exacerbation des sentiments amoureux qui s’y expriment, extrême dans la domination qu’exerce le sexe sur tous les corps. Il y a dans ce film des gifles, des disputes, des poursuites, des trafics de toutes sortes, des larmes, des orgies, du sang, du sperme, des choses sales, des obsessions et de la mort. C’est la course sans fin d’un jeune homme ensanglanté, d’avance condamné, vers le crime par amour.

J’ai oublié son prénom. J’étais avec lui. Aimant et frustré comme lui. Prêt à tout abandonner pour un rêve grand, un homme fort, pour un sentiment rarissime, un être exceptionnel. Et toujours peureux. Dans une recherche désespérée de l’objet unique du désir. L’élu du coeur. Celui que les Américains appellent “The One”.

Un seul et personne d’autre. Un homme plus vieux que moi pour apprendre de lui, rejouer un certain passé avec lui, un couple non reconnu. Un fquih, un maître, un boulanger, un homme de Dieu qui prie cinq fois par jour, un illuminé, un parent, un oncle, un cousin…

Le film se déroulait devant moi en imprimant dans mes yeux, ma tête, sa force, son désespoir, sa religion. Sans le savoir j’étais déjà un fidèle, un habitué, un adepte de cette façon de vivre, de voir, d’errer, de bousculer les corps, d’être dans la joie avant de devenir fou, encore plus fou. L’interdit était là devant moi, en contact avec mon corps chétif et soudain courageux. L’interdit était aussi derrière moi.

Mon sexe durcissait de plus en plus. Mon coeur s’obscurcissait. Mes yeux devenaient rouges. J’étais heureux et triste. Exalté et glacé comme traversé par un courant d’air venant du Nord, de Tanger. Un instant j’ai voulu réveiller ma mère et lui montrer ces images, l’associer encore plus à ce film qui touchait et même renversait son fils bien élevé. Aller vers elle, me blottir contre elle, me mettre dans son giron, mettre sa main sur mon ventre, sentir sa respiration dans mon dos, mon cou, sentir son odeur par mon nez et ma peau. Revenir à mon origine, ma première porte, ma première ouverture sur le monde, la vie, la lumière. Et là, dans ce lieu où tout a commencé, ce seuil originel, creuser une place, un siège, un trou et pleurer tout en continuant à regarder cet homme blessé, ce jeune homme, ce frère désorienté par la fulgurance de l’amour, pleurer, le pleurer, l’accompagner dans les larmes. Prendre doucement ses yeux dans ma bouche, les lécher lentement l’un après l’autre et, pour finir, boire l’eau un peu salée qui sortait d’eux, qui coulait sur les joues, sur la peau.

J’étais dans l’identification. Je rêvais. Je fantasmais. Je ne réfléchissais pas. Plus. J’avais mal. Mal aux yeux, aux cuisses, aux genoux, au sexe.

Revenu à moi. L’homme blessé était toujours sur le chemin de croix des amoureux. Le mektoub de ce héros s’accomplissait là, chez nous, dans notre maison sans père, dans notre salon presque vide, dans notre intimité, notre silence, notre obscurité.

Je me croyais cultivé. Devant le film de Patrice Chéreau pour la première fois, je me rendais compte que j’étais encore un amoureux naïf du cinéma qui recevait les films, tous les films, de la même façon qu’avant. Avant: quand, à la fin de l’enfance, programmée par les autres, la religion des films indiens et des films chinois de karaté est entrée en moi pour toujours. Je me redécouvrais. Je buvais les images dans les salles obscures et populaires, au milieu des prostituées et des mauvais garçons,  elles me délivraient des contraintes de mon pays et m’attachaient à un art qui devenait petit à petit pour moi une raison de vivre, de voir plus loin, plus haut. Sortir et dépasser le monde, se voir nu et redescendre pour se battre.

J’étais en pleine bataille. En révolution. A quelques jours de la Nuit Sacrée.

La musique de ma mère s’arrêta soudain. Aucun son ne sortait de sa bouche, aucun sifflement, aucun vrombissement, aucune respiration. Etait-elle en apnée? Etait-elle morte, sans peur, sans crainte, partie rejoindre mon père ? S’était-elle réveillée? Regardait-elle à présent “L’Homme blessée” comme moi? Comprenait-elle de quoi il s’agissait dans ces images étranges, d’un autre monde, de l’enfer ? Allait-elle se relever d’un seul coup, crier, me crier dessus de sa voix des mauvais jours, me tirer les cheveux, me punir, me pincer, me maudire ? Me castrer sur le champ ?

Le coeur en désordre, je me suis retourné vers elle. Ses yeux étaient ouverts, mais ils fixaient le plafond. Elle rêvait. Elle était encore dans la suite des images d’un songe qui n’appartenait qu’à elle. Un peu rassuré, j’ai changé de chaîne et je lui ai demandé avec une petite voix débordant de respect si elle avait besoin de quelque chose. Sa réponse a été immédiate, comme si elle l’avait préparée depuis longtemps, depuis son sommeil. “Un verre d’eau, habibi!” J’ai couru à la cuisine lui en apporter un. Elle avait très soif, elle revenait d’un grand voyage. Elle m’en a demandé un deuxième. “Un autre, mon petit fils chéri, sinon je meurs… Que Dieu te… ” Elle n’avait pas besoin de me prier trop longtemps. Je suis retourné presque en courant à la cuisine, ravi d’avance des prières qu’elle allait faire pour moi, comme toujours, des prières qui étaient toujours les même et évoquaient le paradis comme une chose sûre, jamais comme une fiction.

Sa soif étanchée, M’Barka revint à son sommeil, à ses rêves. Mais, juste avant de refermer de nouveau les yeux, elle me donna cette bénédiction qui me bouleversa encore davantage: “Regarde, mon fils, regarde la télévision comme tu veux… Tu ne me déranges pas… Regarde ce que tu veux…”

J’ai baissé le son et j’ai attendu le retour des ronflements de ma mère pour rejoindre, retrouver “L’Homme blessé” et son héros meurtri. Il était maintenant à bout, fatigué d’amour à sens unique, d’humiliations, fatigué d’errance mais toujours amoureux fou. Le chemin vers le crime, la  première et ultime possession du corps de l’objet d’amour, arrivait presque à sa fin. Seule la mort et l’assassinat pouvaient donner à l’histoire tragique de ce jeune homme, à son amour sublime, un sens, un but, une structure.

Nu contre l’homme qu’il aimait, il était en train de l’étouffer de ses mains, l’étouffer tout en lui faisant l’amour. Il se donnait ainsi complètement à lui, de corps, de coeur, de raison, de peau, de sang, de souffle. Il donnait sa vie en prenant celle de celui qui jusqu’à la fin se refusait à communier avec lui dans la même étreinte, la même religion des sentiments.

C’était tragique.

L’amour, comme la vie, à laquelle dans des moments miraculeux il donne lumière et intensité, est une tragédie. D’intuition, je le savais. J’avais vingt ans. “L’Homme blessé” me le rappelait une fois encore, une fois pour toute. J’étais prévenu. A moi de décider. Renoncer? Jamais.

Le générique de fin se déroulait devant mes yeux. Le nom de l’écrivain Hervé Guibert, co-scénariste avec Patrice Chéreau, est apparu. Je l’avais oublié: ce film, cette histoire, ce sont aussi les siens. Sa vie. Son mode de vie. Que j’avais découvert et adoré dans ses livres. Il était mort depuis quatre ou cinq ans. Des larmes ont coulé de mes yeux. Enfin. Pourquoi? Pour qui? Je ne savais pas avec précision quoi répondre, quoi me répondre. Pour Hervé Guibert que je connaissais intimement par ses ouvrages? Pour le héros du film devenu criminel, un frère, un ami, moi? Pour mon père parti trop tôt avant de m’avoir vu devenir un livre, une histoire écrite? Pour ma mère retombée dans les peurs de son enfance? Pour la vie, au fond, triste  et terriblement solitaire malgré les joies du Ramadan?

Aujourd’hui encore, je ne le sais pas. Aujourd’hui encore, je pleure quand je pense à ce moment précis, la fin du film, Hervé Guibert, moi… et ma mère qui criait en silence. Je pleure pour nous tous.

Le lendemain, je me suis réveillé très tard. Je n’avais qu’une idée dans la tête. Aller vite retrouver mon cousin préféré Chouaïb, dont j’étais un peu amoureux, le séduire, le corrompre, me coller contre lui et l’inciter à briser ensemble le jeûne avant l’heure, le rompre en imaginant tous les deux des choses sexuelles. Monter ensuite sur la colline de son quartier, Bettana, d’où, juste à côté du vieux cimetière,  on pouvait voir l’autre rive du fleuve Bou Regreg, Rabat, la Tour Hassan, la casbah des Oudayas, la plage municipale, celle des pauvres. Fumer tous les deux du kif. Mettre ma tête sur ses cuisses. Fermer les yeux. Lui raconter enfin dans le silence et le recueillement le film de la veille et l’inviter doucement, directement, au péché, à la transgression.

Pécher volontairement.

Dieu nous regarderait.

Nous continuerions. Jusqu’au bout. Jusqu’à la mer. Jusqu’au Ciel.

Maudit, un jour je serais maudit en amour, comme “L”Homme blessé”. En attendant, avec dans le cœur Chouaïb, cousin moustachu et mauvais garçon dont le grand corps m’enveloppe, je vais presque tous les jours vers les lumières du cinéma, les yeux bien fermés.