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[INTERVIEW] Faiçal Azizi : le patriarcat vs Paternité
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[INTERVIEW] Faiçal Azizi : le patriarcat vs Paternité 

  • Je vais commencer par une question que je pose à tous mes invités assignés hommes: qu’est ce que la masculinité pour vous? Et où vous positionnez-vous dans l’échelle de la masculinité?
    • Personnellement, je ne pense pas qu’on peut dire qu’il existe une échelle de masculinité, car cette dernière est un concept très vaste qu’on ne peut pas décomposer en degrés ou niveaux. Donc je suis un homme comme tous les autres.
  • D’accord, et qu’est ce que la masculinité pour vous? Pouvez-vous me donner une définition de la masculinité?
    • Je pense que c’est surtout le sexe biologique avec lequel on est né, en se basant sur cela on nous donne l’intitulé d’homme ou femme. La masculinité n’a pas de définition précise, elle n’a pas de couleur, de son,de goût ou quelque chose de palpable qui va la définir. Je considère que l’envie de donner une définition à la masculinité est inutile.
  • Aujourd’hui, il existe une discipline qui s’appelle Man Studies, où des sociologues, des anthropologues essaient de comprendre les hommes, leurs privilèges et leur santé mentale. Je voudrais vous poser la question: Est ce que les hommes au Maroc vont bien?
    • Non, du tout, et pas seulement au Maroc, mais plutôt dans le monde entier. On est dans une optique de séparation entre les genres en se basant sur les rôles assignés à chacun d’eux. Le problème réside dans le fait que cette séparation touche même les choses les plus vitales et primordiales telles que la santé et la santé mentale en particulier. Les femmes ont le droit de prendre soin d’eux même et de leur santé, tandis que les hommes se voient refusés de faire la même chose pour garder leur statut masculin et leur identité. Je pense qu’il faut explorer un changement vis-à-vis de ces attitudes car les hommes n’acceptent pas encore d’être dans le “selfcare”, de s’occuper de leur santé physique et mentale, d’accepter de parler de leurs problèmes et de pouvoir montrer leur vulnérabilité.
  • Vu que l’engagement pour l’égalité des sexes est visible dans votre travail, je voudrais vous interroger sur la manière avec laquelle on peut traiter la question de la masculinité et créer beaucoup plus de diversité concernant les hommes et beaucoup plus de justice sociale.
    • Pour moi, je ne l’ai pas fait de manière consciente. Au début de ma carrière, je n’avais pas l’intention d’être engagé dans ce sens. C’est plutôt juste ma nature, je n’ai pas grandi dans un environnement où je ne pouvais pas prendre soin de moi-même, exprimer mes sentiments, agir de la manière que je voulais, rire et être léger comme je voulais. Peut être que cela est la raison qui a créé en moi une forme masculine différente de l’image normative de l’homme, surtout dans une société comme la nôtre qui est très influencée par la masculinité “arabe”, je ne veux heurter personne en utilisant ce terme. Je sens que je ne représente pas ce genre de masculinité et je n’ai aucune envie de le faire parce que je ne m’y reconnais pas. Donc voilà, mon engagement dans ce sens a pour origine mon identité tout simplement.
  • Fayçal Azizi, aujourd’hui, vous êtes entrain de déconstruire l’image normatif de la masculinité, qu’on appelle la masculinité hégémonique, ça veut dire que l’homme a des caractéristiques qu’il doit respecter, que ce soit dans le cinéma, ou dans la musique. En revanche, beaucoup de célébrités aujourd’hui, dans le monde entier, qui reproduisent cette image de l’homme toujours fort, qui ne se fatigue pas, qui est riche, séduisant, etc. Face à ces célébrités, vous sentez-vous tout seul?
    • Oui, effectivement. Beaucoup de personnes célèbres avec lesquelles je suis devenu ami vivent une double vie. Ils ne se comportent pas de la même façon dans leur vie privée et dans les médias. Ils se trouvent obligés de jouer le jeu de la masculinité pour mieux être dans la norme. La prise de risques est très rare chez nous, donc ils se retrouvent à jouer un rôle, et cela va aussi loin que chez les femmes qui font des chirurgies esthétiques pour se conformer aux standards de beauté. Les hommes en parallèle se retrouvent à pratiquer des sports qu’ils n’aiment pas, pour créer des formes musculaires particulières, ou par exemple les hommes qui ne peuvent pas avoir de barbe naturelle utilisent des techniques pour la faire pousser. Du coup il y a beaucoup de personnes qui essaient trop fort de changer ce qu’il sont pour que les autres gens les acceptent, cela a des conséquences drastiques non seulement sur leur santé mentale, psychique mais aussi sur la santé physique. Si ce genre de masculinité a été appelée masculinité toxique, c’est qu’elle est vraiment toxique à travers la pression qu’exerce ces personnes sur elles-mêmes.
  • Dans Machi Rojola nous défendons les masculinités positives. Qu’est ce que la masculinité positive pour vous?
    • C’est tout simplement d’être soi-même. Moi par exemple, je n’aimerais pas entendre quelqu’un dire que la masculinité positive est de porter la couleur rose et un parfum féminin… Si on le veut, oui on doit le faire, mais si on est de nature virile, on doit aussi le faire. Il n’y a pas de règles qui limitent comment on doit être en tant qu’homme. Il faut juste faire ce qu’on ressent. Il faut laisser le spectre très large, du plus virile au plus efféminé, tous sont des hommes, il n’existe pas de caractéristiques plus positives que d’autres. Sauf qu’il ne faut pas rentrer dans le jeu de rôle qu’on a appris en grandissant. Juste parce que je suis un homme, ne me permet pas de prendre tous les privilèges qui me sont donnés par la société et en abuser et pratiquer des violences et de la domination sur les minorités, les femmes, etc. Il faut tout simplement être soi-même.
  • Aujourd’hui, on voit très bien, surtout dans les réseaux sociaux, beaucoup de jeunes qui se retrouvent dans le discours de Fayçal Azizi. Néanmoins, on retrouve aussi des critiques, des commentaires qui ne sont pas très sympas, nous parlerons plus tard de la masculinité toxique qui est très présente sur les réseaux sociaux et qui tâche de critiquer les femmes, et les homme qui ne rentrent pas dans le cadre normatif. Mais maintenant, je voudrais d’abord parler des jeunes qui se retrouvent dans votre discours, pensez-vous que des personnes comme vous ont une part de responsabilité dans la création d’une société de justice sociale, de diversité et de pluralité?
    • La responsabilité, non je ne pense pas. Je ne me positionne pas comme un incubateur d’idées précises. Je ne fais qu’ exposer ce que je sais faire dans la musique, l’art, la production, etc… après chaque personne regarde les produits et les comprend de sa manière. je pense que surement les gens vont voir des choses qui sont différentes et vont se construire de nouvelles idées ou en régler d’autres, cela peut aussi les pousser à remettre en question la façon dont ils perçoivent les choses. Par contre pour la responsabilité, je ne la considère pas comme la mienne , elle appartient plutôt aux décideurs, aux politiciens qui ont une grande influence sur le cours des choses. L’art à son tour peut avoir une grande influence, mais nous savons bien qu’au Maroc, on ne permet pas à l’art d’achever ce niveau là. Il n’existe que des exceptions d’artistes qui peuvent exercer cet effet. Donc ce travail de changement, dans notre contexte, est plus proche du travail des associations, des politiciens, des partis politiques, etc. Celà deviendrait de ma responsabilité le jour où il y aurait un mouvement, là, je ne serais pas tout seul. Comme vous avez dit tout à l’heure, je me sens plusieurs fois seul dans ce discours, car beaucoup de gens qui deviennent célèbres, même s’ils avaient un discours pareil au début, changent pour se conformer aux normes. Moi, je n’ai pas senti le besoin de faire pareil, car, dieu merci, personne ne m’a attaqué, je n’ai pas ressenti de peur, et en même temps, je n’ai jamais trouvé une raison pour changer tous mes principes. Donc à la fin, je pense que c’est de notre responsabilité à tous.
  • Je voudrais ajouter une remarque. Une de nos invitées est Osire Glacier qui a beaucoup travaillé sur l’impact des artistes sur ce que c’est la masculinité. Or, à travers mes recherches sur le terrain, je connais beaucoup de jeunes engagés au Maroc qui me disent que Fayçal Azizi nous représente.
    • Il faut juste faire attention aux termes qu’on utilise. Quand on parle par exemple de force, George Michael était très fort. Ainsi, il faut faire très attention à ce qu’on utilise comme mots pour donner une définition à la masculinité toxique. On la lie notamment à la force, alors que des personnes qui sont des fois complètement androgynes sont forts. Pour revenir à ta question, je n’ai pas fait exprès de représenter ces personnes, mais cela me fait plaisir, c’est quelque chose qui me rend très heureux. Je pense que la génération à venir est beaucoup mieux que la nôtre, et cette question de masculinité y serait plus présente. Certes, cette génération se caractérise par beaucoup de harcèlement sur les réseaux sociaux, mais même celui qui fait de mauvais commentaires est dans une phase de questionnement. Ces personnes restent des êtres humains, quand ils écrivent ce genre de commentaires, ils doivent surement se demander sur la raison pour laquelle ils font cela. Donc tout ce qui ce passe est positif et j’envisage que cette génération finira avec ce problème de masculinité toxique. Le combat est bien sûr encore long, mais d’ici quelques années nous verrons beaucoup de choses changer pour le mieux dans ce sujet.
  • Après cet optimisme, et parce que vous avez parlé de cette génération, je voudrais vous poser la question que je pose à tous mes invités: qui sont les hommes de demain?
    • Ce sont des personnes créatives, ambitieuses, qui ont un espoir de changer leur environnement vers le mieux, qui croient en l’égalité… si par exemple un homme touche plus qu’une femme dans un même cadre, il doit être courageux, et être un “vrai homme” et dire que non, qu’on doit avoir le même salaire. Des choses comme cela, un homme qui voit une femme se sous estimer, il doit lui dire que non, qu’il ne faut pas fair comme ça, et que la seule chose qui nous rend différents l’un de l’autre est notre sexe biologique. Il nous faut donc des hommes qui inspirent ces pratiques dans leur quotidien et qui sont actifs et pas paresseux, qui sont créatifs, etc.
  • Fayçal Azizi, la masculinité, à votre avis, est une construction sociale ou y a t-il en elle quelque chose de biologique?
    • Non il n’y a rien de biologique. Parce que si par exemple une femme fait du sport elle va certainement être plus forte qu’un homme qui ne le fait pas, et aussi forte qu’un homme qui pratique le même sport. En contrepartie, on trouve aussi des hommes qui ne pratiquent pas de sport, qui sont un peu plus doux, qui ont des rondeurs, etc. Certes, on a des taux d’hormones différents, mais cela ne justifie pas que l’homme soit plus fort que la femmes. Ce n’est qu’une construction sociale qui vient de loin. Or il y a des choses qui ne sont pas biologiques à 100% mais qui ont un rapport, les femmes tombent enceintes, donc elles sont un peu plus attachées au territoire que les hommes. De plus elles ont des instincts, que les homme ont aussi mais de degré différent, c’est la femme qui accouche, donc forcèment la connexion avec le feotus est plus accentuée que celle du feotus avec l’homme. Je vois ces différences plus dans le pratique que dans le biologique.
  • Quand on parle de toutes ces choses positives dont vous avez parlé aujourd’hui, beaucoup d’hommes nous disent que c’est une guerre contre la masculinité, qu’on veut les castrer, etc. Est ce que la masculinité est en crise en ce moment?
    • Elle est en crise. Je ne vois pas de journée internationale de “men selfcare”, et une journée internationale de l’homme qui soit célébrée. L’homme aussi a beaucoup de problèmes, il n’arrive pas à le dire. A force de porter le masque de la force, les hommes se sont retrouvés avec plusieurs problèmes psychiques qui sont équivalents à la souffrance que doivent endurer les femmes. Nous devons donc promouvoir une prise de conscience sur la situation des hommes, lui aussi doit prendre soin de lui-même et lui aussi doit être écouté et réconforté. Moi je conçoit la femme comme beaucoup plus forte que l’homme, que ce soit dans la patience, l’intelligence, le multitasking, l’endurance, etc. Je pense que les hommes peuvent apprendre beaucoup de choses de chez les femmes.
  • Nous venons de commencer ce concept Machi Rojola depuis quelques semaines, nous avons tout simplement annoncé que nous luttons pour les masculinités positives, et nous avons déjà des retours de gens qui nous disent que nous luttons pour l’homosexualité au Maroc. Cela arrive donc au Maroc, quand on veut défendre la diversité, on est automatiquement posé dans la case de l’homosexualité.
    • Et qu’est ce qu’elle a cette case? Est ce que celà vous dérange?
  • Personnellement, cela ne me dérange pas, mais ça peut déranger beaucoup de personnes et les met face à la question du Coming Out. Il y a des personnes qui ne veulent pas forcément parler de leur sexualité, et défendre une cause ne veut pas dire qu’il ont une orientation sexuelle spécifique.
    • C’est une question de liberté individuelle. Et je pense que vous ne devez pas vous sentir mal à l’aise si les gens vous posent dans la case de lutte pour les minorités. De toute façon, ces sujets sont liés. Vous avez posé la question comme si c’était quelque chose de mal, moi je vois que c’est normal et qu’au contraire vous pouvez leur dire que oui, que vous luttez pour les minorités.
  • Mais il y a beaucoup de gens qui posent des étiquettes sur les personnes qui font des initiatives: si vous luttez pour telle chose vous telle chose, etc
    • Les étiquettes ne doivent pas vous déranger, car les gens ont besoin de donner un titre à chaque chose, parce qu’ils ont peur de se perdre. On ne peut pas blâmer les gens car ils ont toujours appris des cours avec des titres, on ne peut pas maintenant leur demander d’arrêter de tout labelliser. Ceci est un débat stérile. Les gens ont le droit de dire ce qu’ils veulent. Et ceci est une réponse à beaucoup de personnes qui me demandent comment je peux supporter toutes les critiques que je reçois. Pour moi, chacun a le droit de s’exprimer tel qu’il veut tant qu’il parle. Je ne m’affecte pas car je sais que les gens ont besoin de me poser ou de se poser eux-mêmes dans une case précise. 
  • Est ce qu’on peut rêver d’un demain où il n’y aura plus de cases? Est ce qu’on peut vivre sans étiquette?
    • Je ne sais pas, je pense que ce sujet d’étiquette n’est pas très important. Les étiquettes sont inévitables, on doit labelliser. Actuellement, vous êtes en train de m’interviewer, je ne peux pas dire que vous êtes cuisinier. Donc je suis en train de vous labelliser, automatiquement. Le label devient effrayant quand je suis donné un intitulé que je ne veux pas entendre. Cela est relatif à mon idéologie. Je ne peux pas rêver d’un monde où il n’y a pas de labels car c’est impossible, même dans l’idéal.
  • Dernière question sur Machi Rojola”, dans ce podcast on se réapproprie le terme. Fayçal Azizi tu le fais très bien, quand tu t’adresses aux machos, je voudrais que tu t’adresses à eux et que tu leur dises, qu’est qui est Machi Rojola?
    • Un homme Machi Rojola est celui qui traite la femme libre de pute, juste parce qu’elle est dna sune position plus élevée que lui, qu’elle a plus de succès, qu’elle est plus libre dans son corps. Juste parce qu’il ne peut pas faire comme elle, il la traite de pute. Cet homme n’a aucun courage, aucune personnalité, aucune volonté d’être une être humain à la base. Ou aussi un homme qui voit un autre homme faible, sensible et se permet de l’agresser physiquement ou le manipuler, le voler, etc. C’est ça Machi Rojola pour moi, celui qui se sent supérieur à autrui. Et cela s’applique aussi sur la femme, une femme qui peut se sentir supérieur aux hommes par exemple. Personne n’est supérieur à personne. Et c’est cela le principe par lequel on doit commencer. Dans l’islam on a “Tous les humains sont égaux comme les dents d’un même peigne”, si seulement cela s’appliquait vraiment. Je pense aussi que le débat de la masculinité va se résoudre s’il y avait une justice sociale.
  • C’est clair, je veux vous demander une dernière chose que je demande à tous mes invités, un message pour le public de Machi Rojola.
  • Prenez soin de vous!