Ce que le patriarcat vole aux hommes (sur l’accès des hommes aux émotions)
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“Le prix effroyable que les hommes paient pour avoir le pouvoir sur les femmes est la perte de leur capacité à donner et à recevoir de l’amour.” C’est avec ces mots que la philosophe bell hooks résume le problème de la réception et l’expression des émotions dans son livre «La volonté de changer: Les hommes, la masculinité et l’amour».
Les émotions sont le socle de toute communication humaine. Pourtant, dès l’enfance, de nombreux hommes en sont privés, incapables d’établir un rapport sain à l’autre faute d’avoir appris à exprimer ce qu’ils ressentent. Dès lors, permettre une expression libre des émotions chez les hommes n’est plus un luxe. C’est une nécessité. Une urgence.
On pourrait considérer les hommes incapables d’exprimer leurs émotions comme des victimes, à partir du moment où l’on admet que cette incapacité est le fruit d’une éducation dépourvue de tendresse et en amour. Mais une gêne subsiste, car cette inexpression produit souvent des dégâts autour d’eux.
Dès l’enfance, de nombreux hommes sont privés des émotions, incapables d’établir un rapport sain à l’autre faute d’avoir appris à exprimer ce qu’ils ressentent. Dès lors, permettre une expression libre des émotions chez les hommes n’est plus un luxe. C’est une nécessité. Une urgence.
J’ai le souvenir d’avoir aborder cette question avec plusieures Femmes autour de moi.L’une d’elles m’avait dit cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Vivre avec un homme incapable d’exprimer ses émotions, c’est subir la relation, et non pas la vivre.» Cet handicap affectif se forme très tôt. Les pères transmettent un modèle viril figé, souvent muet. Les mères, conscientes ou non, renforcent ce moule. Elles encouragent la force, méprisent la sensibilité, valorisent la maîtrise.
Autour de l’enfant, la société fait le reste. Publicités, films, réseaux sociaux…tout pousse les garçons à croire qu’un homme digne de ce nom ne ressent rien ou ne dit rien.
Et même quand ils ressentent, ils apprennent à dissimuler. Ce qu’ils n’expriment pas, ils l’enfouissent. Ce qu’ils n’osent pas dire, ils le transforment en silence, en fuite, ou en rejet. Certains psychologues parlent d’analphabétisme émotionnel : les mots du cœur ne leur ont jamais été enseignés. Dans le couple, ce qui rend difficile à identifier l’incapacité d’un homme à exprimer ses émotions, c’est qu’elle se révèle tardivement. Elle n’émerge qu’après la phase dite “chimique” de l’amour, ce moment d’illusion hormonale où sérotonine, ocytocine, dopamine et adrénaline prennent le contrôle.
Tant que la relation est portée par cet élan biochimique, tout semble aller de soi. Mais dès que l’amour devient plus conscient, plus réel, qu’il demande une implication affective, une communication sincère, certains hommes, démunis face à l’expression de leurs émotions, se retirent. Ils fuient, s’effacent émotionnellement, sombrent dans le silence.
Ghosting, gaslighting : des symptômes et non des causes
Quand ils sont incapables de parler, certains hommes fuient, disparaissent ou se renferment. D’autres, au contraire, déplacent le malaise en renversant la faute : “Tu es trop émotive”, “Tu dramatises”, “Tu cherches les problèmes.” Ce n’est pas toujours une stratégie consciente ni une manipulation délibérée. C’est souvent un mécanisme défense, presque un réflexe, face à une émotion qu’ils ne savent ni nommer ni accueillir.
Derrière ces hommes qui ne savent pas dire “je t’aime” autrement que par des silences gênés, il y a souvent un enfant qu’on n’a pas autorisé à pleurer. Un adolescent qu’on a moqué quand il s’est ouvert. Un jeune homme qu’on a poussé à “être un Homme”, à “faire face” et à “ne pas craquer”.
Ghosting, gaslighting, attitude glaciale… Ces comportements, souvent qualifiés de toxiques, sont parfois les seuls langages affectifs qu’ils connaissent. Des symptômes, derrière lesquels se cache une souffrance sourde, un vide intérieur que personne ne leur a appris à nommer. Là où les émotions ne sont pas exprimées, le silence règne. Et ce silence est souvent vécu comme une violence. Une violence sourde, passive, mais réelle. Car une relation sans langage affectif est une relation bancale.
L’un donne, l’autre se tait. L’un partage, l’autre esquive. Et l’amour, à sens unique, devient une charge. Derrière ces hommes qui ne savent pas dire “je t’aime” autrement que par des gestes pratiques ou des silences gênés, il y a souvent un enfant qu’on n’a pas autorisé à pleurer. Un adolescent qu’on a moqué quand il s’est ouvert. Un jeune homme qu’on a poussé à “être un Homme”, à “faire face” et à “ne pas craquer”.
Le chemin est difficile, mais il est aussi libérateur !
Sommes-nous face à une cause perdue ? Les hommes sont-ils condamnés à vivre dans une souffrance silencieuse ? Non. Revenir à ses émotions à l’âge adulte est non seulement possible, mais salutaire. Cela demande du courage, certes. Celui de réapprendre un langage oublié, de s’autoriser à ressentir, de désamorcer des réflexes de survie forgés dans l’enfance.
La libération affective des hommes n’est pas qu’une affaire intime. Elle est aussi politique. Une société où les hommes savent aimer, pleurer, dire leurs peurs, est une société moins violente. Plus humaine. Plus vivante.
Cela exige aussi d’affronter ce que l’on a fui trop longtemps : la peur du rejet, le regard des autres, le jugement. Mais ce chemin, s’il est exigeant, est profondément libérateur. Il permet aux hommes de mieux vivre, mieux aimer, mieux être. Et il permet aux femmes, qu’elles soient partenaires, mères, sœurs ou amies , de ne plus porter seules le poids du lien affectif. De ne plus avoir à être les seules garantes de la parole sensible dans la relation.
La science, la culture, l’art peuvent être des leviers puissants. Lire, écrire, parler, créer… autant de manières pour les hommes de renouer avec eux-mêmes, de retrouver l’accès à ce qu’ils ont longtemps tu. Mais au-delà des parcours individuels, c’est tout un système qu’il faut interroger. Car la libération affective des hommes n’est pas qu’une affaire intime. Elle est aussi politique.
Une société où les hommes savent aimer, pleurer, dire leurs peurs, est une société moins violente. Plus humaine. Plus vivante. Les hommes ne naissent pas incapables de parler d’eux. On les en rend incapables. Il est temps d’inverser ce processus.
Les propos exprimés n’engagent que l’équipe de Machi Rojola, et ne représentent en aucun cas les positions des partenaires.
La nouvelle saison de Machi Rojola est réalisée avec le soutien du programme Ajyal Égalité, financé par l’Agence Française de Développement (AFD) et l’Ambassade de France au Maroc. Mis en œuvre par Expertise France, ce programme soutient les acteurs locaux engagés pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes en Afrique du Nord.
