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Pourquoi travailler sur le concept de l’inclusivité ?
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Pourquoi travailler sur le concept de l’inclusivité ? 

Être gay et féministe n’est pas incompatible avec l’Islam. Un lieu de culte inclusif redonnerait espoir à beaucoup, tout en déconstruisant de l’intérieur et de manière radicale le fascisme patriarcal qui, le plus souvent est imposé de force, sous couvert d’une soi-disant islamité.

Je suis un musulman français, je suis né et j’ai grandi en grande partie en Algérie, je suis gay et féministe. Je ne veux plus que les gens de mon pays pensent que mon hybridité identitaire représente une liberté impossible à assumer en paix, et que ces différents aspects de mon identité sont incompatibles. Aujourd’hui, en France, les adolescent-es homosexuel-les sont près de quinze fois plus susceptibles de se suicider en raison de leur orientation sexuelle ; et les chiffres sont encore plus dramatiques en ce qui concerne les individus transidentitaires.

Laissé profondément meurtri par ce fait, j’ai décidé de créer une association de soutien aux LGBT+ musulman-es français-es ou migrant-es, d’origine musulmane, qui a été lancée en 2010 à Paris. Cela nous a finalement conduit-es à penser à l’ouverture d’une mosquée inclusive à Paris – la première du genre en Europe. Ce projet est né après un long cheminement personnel, tout autant que du besoin exprimé par notre communauté de disposer d’un lieu sécurisé pour diverses activités spirituelles et conviviales.

Adolescent, lorsque ma représentation de l’islam ne pouvait qu’être radicale au sein d’une Algérie en pleine guerre civile, j’ai appris la moitié du Coran par cœur. J’ai été ensorcelé par la beauté des textes, imprégnés d’universalisme. Mais à 17 ans, j’ai accepté le fait que j’étais gay. Après plus de 30 ans de réflexion sur ces questions philosophiques, éthiques, j’ai finalement découvert que le Coran ne fait pas explicitement référence à « l’homosexualité », ni ne fait référence aux femmes comme « inférieures ». Le Coran ne qualifie pas non plus les juifs comme étant nos soi-disant « ennemis » jurés. En effet, l’interprétation stricte et dogmatique de certains versets du Coran ne fait plus l’unanimité, surtout aux yeux des musulmans progressistes du monde entier (même si nous restons, pour l’instant, minoritaires).

J’ai également réalisé que ni l’homophobie ni la misogynie ne respectaient l’éthique islamique, à laquelle j’adhère de nouveau pleinement. Pour moi l’islam est une philosophie de vie, dont on peut s’inspirer afin de contribuer à réaliser pleinement son potentiel d’humanité ; la « sharia » est une voie mystique que l’on empreinte, sur la trace des générations passées, en construisant sa propre route. L’islam n’est en rien un dogme, un carcan dans lequel on devrait s’enfermer, abandonnant aux élites patriarcales sont libre abrite, son identité, sa liberté de croire ou non, et jusqu’à sa corporalité. Dès lors, j’ai souhaité partager mon amour des autres, ainsi que ma rechercher d’un chemin spirituel paisible, avec le plus de monde possible, en m’appuyant sur de nouvelles bases afin d’accompagner les expériences quotidiennes des musulman-es français-es et nord africain-es dans leur quête de sens donner à leurs existences.

Aujourd’hui, plus de dix ans à peine après l’ouverture de ce lieu de culte inclusif à Paris, ce genre de mosquée œuvrant véritablement à la paix entre tou-tes et à la concorde civile, existe un peu partout en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord, en Afrique du Sud, et même en Indonésie : plus grand pays musulman au monde. Ce sont des lieux inclusifs, où les gens sont toujours accueilli-es avec le respect fondamental de leurs identités, de leurs croyances ou de leur athéisme, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur appartenance ethnique. Mon projet est soutenu par des hommes, des femmes, des personnes trans et même des pères, qui nous disent qu’ils ne veulent pas laisser un islam radicalement exclusif à leurs jeunes filles comme héritage.

Ce mouvement, présent un peu partout sur la planète, qui se développe de manière stable dans le temps, contribue à redonner espoir à de nombreux individus issu-es de nos communautés hybrides et intersectionnelles, à la croisée des chemins entre culture, spiritualité, développement personnel et participations démocratiques. La prière commune, pratiquée dans un cadre égalitaire et sans aucune forme de discrimination fondée sur le sexe, est l’un des piliers soutenant les réformes proposées de notre représentation progressiste de l’islam. Les avant-gardes nord-américaines et canadiennes ont déjà commencé à la pratiquer ils y a près de quinze ans, avec les avancées qu’on leur connait en matière de visibilisation de ces luttes pour l’égalité.

De manière plus générale, je ne pense pas que ces outils utilisés dans la lutte pour les droits des minorités permettent de porter des revendications particulières ou de créer des exceptions identitaires. Ils nous permettent simplement d’aborder des problématiques qui concernent tou-tes l’ensemble de nos concitoyens. Regarder en face les apports positifs du féminisme et de l’homosexualité au sein de nos sociétés, puis agir de manière radicalement inclusive au sein de l’islam, nous permet de regarder notre relation à la culture, au religieux, de remettre en question les dogmes institutionnels, de plus en plus radicalisés, et par extension de méditer sur la liberté elle-même : la liberté de définir notre identité, sans concession, sans compromis, sans soumission.

Ludovic-Mohamed, imam gay à Marseille. D’origine algérienne, directeur de l’Institut CALEM


[1] www.calem.eu