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[INTERVIEW] Khookha Mcqueer 

Khookha:

  • Q1: Je commence avec la première question, qu’est que la masculinité pour vous?
    • R1: Alors, qu’est ce que la masculinité pour moi? Il y a d’une part la définition de la masculinité qu’on m’a apprise en grandissant, dans cette définition il y a une partie locale qui est relative à mon pays, la Tunisie, une autre partie relative au nord de l’afrique et une dernière partie qui est relative au monde entier. D’autre part, il y a la définition de la masculinité à laquelle nous aspirons dans notre lutte qui est d’ailleurs très nouvelle, qui date de peut-être pas plus de 10 ans. Donc il existe deux définitions, la masculinité que nous avons appris et avec laquelle nous ne sommes pas d’accord dans un nombre de détails, et la masculinité  que nous rêvons de voir. Cela peut être vu comme la différence entre la masculinité toxique et la masculinité positive. Donc la masculinité pour moi est une variante, qui doit exister avec toutes ses composantes, ça veut dire qu’elle doit exister et servir contenir toutes les différentes expressions et identités, nous voudrions bien qu’elle puisse coexister avec la féminité, les valeurs de la féminité, le féminisme, les valeurs queer, et la diversité en général. 
  • Q2: Khookha, nous avons tout à l’heure parlé de la masculinité hégémonique avec laquelle nous ne sommes pas d’accord dans les grandes lignes, pourriez-vous nous parler des grandes lignes de ce type de masculinité?
    • R2: En fait, c’est sa relation avec les autres composantes, notamment la signification de la masculinité se définit par rapport aux autres composantes. Il y des personnes qui ont théorisé le sujet, on peut citer par exemple Raewyn Connell. Dans la masculinité traditionnelle, on considère que le masculin est l’opposition de tout ce qu’on considère comme féminin. On peut citer par exemple la dureté face à la douceur, la domination face à la soumission, etc. Donc les grandes lignes dont on parle se résument dans le rapport de la domination avec les autres composantes., ici on parle essentiellement de la féminité, mais aussi des queers y compris le reste des masculinités qui, dans l’imaginaire collectif, ne sont pas au même niveau que les autres masculinités respectées au sein de la société.
  • Q3: Khookha vous êtes artiviste, vous mettez votre art au service de la cause Queer et la cause de déconstruction de la normativité au sein de la société, ma question serait comment vous pouvez déconstruire l’opposition de laquelle vous avez parlé tout à l’heure de, entre autres, la dureté face à la douceur, à travers l’art?
    • R3: L’art visuel précisément, surtout sur les réseaux sociaux, donc je parle d’art en dehors des expositions auxquelles on doit se déplacer ou payer des tickets pour y accéder, cet art est visuel, il est vu et trouvé de manière très accessible sur les plateformes des réseaux sociaux, a une portée qui sert une fonction militante car il est provoquant. Il provoque là où on se trouve, là où on communique, comme Facebook ou Instagram ou Youtube, etc. On parle  de l’art visuel car il est palpable, on peut le comprendre sans avoir les outils, pas comme le travail militant qui s’affiche à travers des communiqués, des campagnes, etc. Ces travaux simples que je propose sont des autoportraits qui sont aussi simples que accessibles et provocants. Ces travaux sont faciles à comprendre et touchent aux conditionnements qu’on nous a inculqués. Par exemple, les représentations du féminin peuvent être vues dès le premier regard de l’image, pour faire, on n’a besoin ni d’interprétation ni d’analyse. Je pense que leur fonction est qu’elles sont accessibles et provocantes en même temps. 
  • Q4: Khookha je voudrais vous poser une question sur la masculinité ou les masculinités. Beaucoup de personnes que j’ai invité, que ce soit des sociologues,  des artistes ou des personnages publiques, m’ont dit qu’elles parles de masculinités en pluriel et pas de masculinité en singulier. De plus, il y a des personnes qui disent que la masculinité que nous vivons aujourd’hui est une construction sociale. Khookha, ne voyez-vous pas qu’il y a quelque chose de biologique dans la masculinité? ou pensez-vous que effectivement c’est une construction sociale?
    • R4: C’est une question qui peut être traitée de deux façons. La première étant l’argument de la biologie en soi, vous savez que cet argument n’est pas innocent. Par exemple, dans le féminisme ou dans la lutte Queer, on est généralement heurté à cet argument. C’est une façon qui rend les différences encore plus profondes, c’est l’argument du déterminisme biologique. Les gens l’utilisent pour légitimer les discriminations. Quand on dit par exemple que le testostérone donne une force musculaire plus accentuée comparée à celle des femmes, on légitime donc la domination des hommes dans les domaines qui sont liés à la force physique. Donc cet argument n’est pas utilisé de manière innocente, mais plutôt pour légitimer la domination. En réalité, certes il y a des différences biologiques, entre hommes, femmes et intersexes par exemple, mais cela ne justifie pas le déterminisme qu’on nous impose en tant qu’êtres sociaux. On est né avec des caractéristiques biologiques mais après c’est la socialisation qui trace notre destin. Je peux citer par exemple les assignées femmes qui exercent des travaux qui requièrent de la force physique et qui ont du succès à ce faire. 
  • Q5: Notre épisode aujourd’hui est intitulée “Homme autrement”, nous voudrions y traiter les transidentités, notre public est majoritairement pas habitué à ces définitions, est ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la transidentité, ce que c’est que la transition de la masculinité à ce qui est hors de la norme?
    • R5: Pour simplifier, on peut dire que la transition de genre en réalité est différente chez chaque personne. Quand on entend les récits de chaque personne concernée, qui raconte son histoire et le processus qu’elle a vécu dans la transition, on trouve qu’il existe des différences, chaque personne la vit différemment. La transidentité est une forme de chemin de recherche de soi qui peut être invisibilisé au sein des normes de genre. Il y a des personnes qui sont contraintes à performer des attributs de genre qui ne leur correspondent pas. Par exemple, il ya des assignés hommes qui sont socialisés avec des valeurs et caractéristiques masculines, ils sont donc conditionnés pour être des hommes, parmis ces personnes se trouvent quelques uns qui ne s’adaptent pas à cette identité imposée et apprise à l’enfance. La transition est un processus qui  inverse cette socialisation qu’on a reçu, pour trouver une identité qui correspond plus à ce qu’on ressent concernant l’identité de genre, que ce soit homme, femme, non-binarité ou autre. 
  • Q6: Pouvez-vous nous parler des manifestations de la masculinité toxique dans l’espace public tunisien?
    • R6: Par rapport à l’espace public tunisien, nord-africain, ou dans beaucoup d’autres pays, il faudrait d’abord faire la différence entre la structure urbaine de l’espace public et ses pionniers. La domination masculine est aussi accentuée à travers le côté urbain. Il y a des personnes qui ont fait des recherches dans le domaine et qui ont théorisé ce sujet. Mais je vais me contenter de parler de ma propre expérience, comment je vis l’espace public. Dans cet espace, la plupart des personnalités qu’on rencontre comme les policiers, les militaires, etc sont majoritairement des hommes, et aussi les statues… À travers par exemple mon expérience au boulevard principal à la capitale, Tunis,l’avenue Habib Bourguiba, dès que j’y arrive, la première chose que je rencontre c’est le statut de Habib Bourguiba, grandiose, sur son cheval, on peut même clairement voir les parties génitales. Ce qui est bizarre c’est que Habib Bourguiba n’a jamais été chevalier dans sa vie. Et de l’autre côté de l’avenue on trouve la statue d’Ibn Khaldoun, donc même la mémoire architecturale de l’espace est une mémoire qui est consacrée à la domination masculine. Après cela, on trouve les leaders de l’espace public, et leur manière de vivre cet espace. Donc je dis toujours que les identités féminines et queers sont des invitées au sein de l’espace public. Je me sens toujours très distinguée dans l’espace public. Parce que, à partir de mon expérience au sein de cet espace, j’ai un sentiment que l’espace public appartient aux hommes, on peut voir cela même dans les rassemblements masculins qu’on trouve dans tous les croisements de rues, et qui sont là avec une posture très masculine, comme pour confirmer leur domination.  Donc mon expérience dans l’espace public est relative à la domination masculine de l’homme auquel cet espace appartient.
  • Q7: En addition à l’art et à la lutte, vous vous intéressez aussi aux récits que vous écrivez à travers des articles ou bien des posts sur les réseaux sociaux. Comment ces récits ou la documentation pourraient nous aider dans la transaction de la masculinité dominante aux masculinités plurielles et inclusives?
    • R7: Généralement, je considère que les récits sont très importants. Leur existence dans plusieurs formes d’écriture est un fait militant qui repose sur des situations qui n’étaient pas acceptées auparavant. Vous savez que les écritures académiques prennent toujours la position dominante comparées aux autres formes d’écritures plus alternatives. Il y a eu donc une démocratisation des récits à travers mes réseaux sociaux et les plateformes littéraires, qui donnent à ce genre de récits une place qu’ils n’avaient pas dans le passé. De plus, il y a l’idée qui dit que le personnel est le politique. Nos détails personnels, aussi simples qu’ils soient, aussi inutiles qu’ils apparaissent, sont en fait politiques. Le fait de les exprimer est politique car ils sont réprimés et n’ont pas de place au sein de l’espace dans lequel on s’exprime. Or, par rapport au contenu de ces récits, on a vu dernièrement plus de récits féministes queers. Et je pense que cette grande apparition dans la région arabophone n’est pas venue par hasard. Cela prouve la dimension personnelle et politique de l’expérience féministe et queer. En addition à cela, il faut aussi prendre compte d’un facteur très important qui est le fait de libérer la parole qu’on peut voir dernièrement et qui a accompagné l’invasion de ce genre de récits, surtout avec les réseaux sociaux ou il n’y a pas aussi de censure que celle qu’on trouvait avant. Il y a aussi l’autonomie et l’indépendance personnelle dans les faits d’écriture et de publication. Les gens ont maintenant la possibilité de publier sans être sous la tutelle d’une autre partie extérieure.
  • Q8: Une dernière question Khookha, qui sont les hommes de demain?
    • R8: Les hommes de demain sont généralement… Je suis une personne qui est faible en terme d’imagination du futur. Mais peut être à travers l’analyse de ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui, nous pourrions avoir une image approximative du futur. On voit maintenant une sorte d’adaptation des masculinités avec les changements sociaux. Le féminisme par exemple est en train de reconstruire  les masculinités et leurs relations avec la féminité, les queers et aussi les autres formes de masculinités. Donc il y a un nombre d’hommes qui est en train de se rapprocher des communautés féministes, qui sont intéressés et qui s’engagent dans les luttes féministes. Ceci peut nous donner une idée de la masculinité de demain. Cela peut aussi être une forme d’adaptation. Les masculinités, à travers l’histoire, sont multiples, on n’a pas toujours eu une seule forme de masculinité. Les masculinités sont dans un changement constant et dans une adaptation avec les facteurs économiques, politiques, culturels, religieux, etc, et ces masculinités se reconstruisent à chaque fois qu’elles changent une nouvelle place pour elles dans la société. Jusqu’à maintenant, il y a une sorte de méfiance de ce rapprochement des masculinités au féminisme. Cela est dû à une histoire qui nous donne une leçon sur la possibilité de la domination de l’adaptation même, cela veut dire la récupération des luttes et leur remodélation pour garder la place du masculin, on trouve cela notamment dans les pratiques libérales. Donc notre réalité aujourd’hui peut augurer des nouvelles masculinités mais aussi des nouvelles formes de domination.  
  • Q9: Un dernier mot pour le public de Machi Rojola…
  • R9: Premièrement je voudrais saluer cette initiative, car on a vraiment besoin d’une plateforme locale qui parle des masculinités. Je félicite aussi le fait qu’on parle en Arabe ou avec les dialectes nord-africains car on sort du cadre des savoirs importés ou on parle avec les langues étrangères qui ne nous représentent pas. J’espère qu’il y ait plus de liens entre les pays du nord d’afrique car nous avons beaucoup de points en commun culturellement parlant.
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