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[INTERVIEW] Sonia Terrab
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[INTERVIEW] Sonia Terrab 

  • Q1: Sonia Terrab, je voudrais commencer par une question que je pose à tous mes invités, qu’est ce que ça veut dire la masculinité pour vous?
  • R1: Quand vous me dites Rojola, je pense directement à l’éducation, ne pleure pas, ne soit pas faible, soit un homme. Je ressens la pression que ressent les mâles, cette pression est universel mais elle a une particularité dans les pays où il n’y a pas d’égalite entre homme et femme. La pression ici est plus grande, car il faut être responsable de tout. Pour moi les hommes marocains sont fragiles et vulnérables, je ressens toujours de la l’empathie envers eux. 
  • Q2 : Autant que scénariste, écrivaine, et activiste, vous travaillez avec les femmes et les hommes, pouvez-vous nous parler de la santé mentale des hommes ?    
  • Je pense que dans le Maroc personne ne se sent bien, la société marocaine nous expose à une pression et une hypocrisie qui impacte les femmes et les hommes, chacun vit sa propre souffrance. On prend en exemple mon dernier film documentaire “L’hassla” où pendant un an j’avais travaillé qu’avec les garçons de Hay Mohammedi qui sont des jeunes qui vivent dans des situations précaires, dans le chômage, ne vont pas à l’école, et qui veulent seulement fuir leur réalité que ce soit avec les drogues, ou le football… c’est vrai que tu sens qu’ il y a un problème d’identité, qu’est ce ça veut dire etre maroccain aujourd’hui ? c’est quoi mon rôle dans la société, comment je peux être moi même, comment je peux maîtriser mon existence ? Ce que j’ai remarqué dans une année de travail avec ces jeunes garçons de Hay Mohammedi, que c’est les femmes qui bénéficient de l’ascenseur social au Maroc, c’est les femmes qui évoluent. Les filles, elles étudient et elle travaillent, elles ont une volonté de changer leurs situations, mais les hommes et les garçons veuillent que les femmes travaillent pour eux,  que ce soit sa mère, sa copine ou sa sœur.  Cette situation m’a fasciné, j’était surprise de voir qu’on est dans une société où il y a un ascenseur social, on ne va pas nier cela, mais les femme qui en profite.
  • Q3: Est ce que vous pensez que la polémique qui a suivi votre documentaire avait pour origine le fait que vous avez heurté la masculinité?
  • Je ne sais pas si c’est parce que j’ai heurté Rojola, ou Nass el ghiwane, ou le public du Raja, je ne sais pas exactement pourquoi… comme il se peut que c’est parce que je suis une femme et j’ai parlé des hommes, ou parce que je suis du Meknes et j’ai parlé de Casablanca… 
  • Q4: vous avez travaillé sur les ultras qui est un espace masculin à 100%, comment ces personnes vous ont traité sachant que vous êtes réalisatrice et femme?
  • Je n’ai pas travaillé spécifiquement sur les ultras, je suis parti à Hay Mohammadi  avec une question en tête: Où sont les gens anciens du quartier? Que s’est-il passé depuis les années 70 jusqu’à maintenant? Où sont les jeunes? … et là j’ai rencontré les fans du Raja, les ultras ou les ex-ultras. Mais ce n’est pas cela ce que je cherchais au début, c’est eux qui m’ont trouvé. Mais par contre, je ne me suis jamais senti fille au sein des garçons, que ce soit avant ou après  L’Hassla, je n’ai jamais senti ce problème de ne pas pouvoir faire des choses parce que je suis une fille. Pendant toute ma vie, j’ai foncé. Quand je voulais faire quelque chose je le faisait, et je donne toujours ce conseil aux filles, je leur conseille de ne pas se considérer comme fille incapable de faire ce qu’elle veut faire. Et parfois, durant ma vie,bien avant quand j’ai commencé mon travail en tant que journaliste, parfois j’ai souffert de discriminations mais je ne m’en suis pas rendue compte, parce que je n’avais pas cette idée en tête. Cela m’a permis d’avancer. Je me souviens que les garçons de Hay Mohammedi me disaient qu’ils avaient du mal à me positionner, ils me disaient que j’était marocaine mais pas comme les autres marocaines, que je ne suis pas étrangère… et je pense que puisque ils n’ont pas pu me catégoriser, ils m’ont accepté, j’ai passé un an avec eux, et ils m’ont protégé.
  • Q5: Aujourd’hui dans la société marocaine, il y a beaucoup d’hommes qui croient que le féminisme est une guerre contre la masculinité.
  • C’est un problème qu’on croise toujours dans notre mouvement “hors la loi”. On est maintenant une communauté qui émerge dans  les réseaux sociaux, on defend les femme et les hommes, mais parfois quand on partage un post qui defend les femmes, les hommes nous attaquent dans les commentaires. Et je voudrais leur dire que ce n’est pas parce qu’ on défend les femmes que automatiquement on est en guerre contre les hommes. Dans l’article 489, les femmes sont plus concernées que les hommes, le manifeste qui a été signé par 490 personnes avait une majorité de femmes, de plus, il a été écrit au féminin. Nous ne sommes pas contre les hommes, mais on demande que les hommes nous soutiennent, c’est une manière de dire ok on est avec vous mais on vous demande la reconnaissance et vous devrez reconnaître notre souffrance. 
  • Q6: Je voudrais maintenant vous poser une question sur le harcèlement, la violence, est ce que la violence que subissent les femmes est structurée et systématique dans la société ?
  • Oui bien sûr, parce que la violence est structurée dans notre société, j’ai travaillé sur le langage, le Darija est plein de violence. Le langage forme notre cerveau et nous conditionne, donc si on analyse cet aspect de la langue, on va comprendre qu’on vit dans la violence. En parlant d’amour par exemple, nous remarquons que nous n’utilisons pas Kanbghik (je t’aime) en Darija, par contre on utilise des expressions qui sont plutôt violentes pour exprimer l’amour. Donc cette violence est toujours là, et il y a aussi le manque d’amour de soi-même, ce conflit intérieur que nous vivons s’extériorise en conflit entre nous tous.
  • Q7: Sonia, notre projet Machi Rojola s’adresse à tout le monde, hommes et femmes. Depuis qu’on a commencé la communication du projet, beaucoup d’hommes nous ont contacté pour dire qu’ils aiment bien le sujet. Je voudrais donc vous donner la parole pour parler directement aux hommes, que leur diriez-vous?
  • Je voudrais leur dire que c’est vrai que ce n’est pas facile d’être un homme, et on est conscientes de cela. Et que les femmes au Maroc aussi le savent. Il y a au Maroc un problème qui réside dans le fait que les hommes sont trop gâtés par les femmes. Les hommes doivent reconnaître et avouer de leurs privilèges. Ce privilège peut parfois engendrer une pression, mais ils doivent être prêts a vivre en harmonie avec l’autre, et l’autre c’est la femme, c’est la société, c’est la différence… et c’est cette dernière qui peut nous aider à vivre ensemble avec la société et avec nous mêmes.
  • Q8 Beaucoup de gens parlent aujourd’hui de masculinités plurielles. Pensez-vous qu’on pourra atteindre la justice sociale si on se débarrasse de la binarité dans le genre?
  • La justice sociale est liée avec ce sujet, sauf que le problème qu’on a aujourd’hui est un peu plus grand, on a le problème des lois, on a d’abord peur de la police, de la prison, etc. On ne peut pas parler de binarité aujourd’hui, c’est pour cela qu’on travaille aujourd’hui  sur l’abolition de ces lois dans un premier temps, puis la prochaine génération, il se peut qu’elle va grandir dans un autre Maroc. Ce qui leur reste c’est de rompre avec la peur de la famille, la peur du jugement sociale qui est difficile, parce qu’on a du mal à se révolter dans notre propre entourage et de marquer la rupture dans notre famille et avec nous même. Quand on accepte cette hypocrisie sociale,  on ne peut pas avancer, et la loi ne nous aide pas, et il y a d’autres lois qui encouragent les familles à garder ce poids.
  • Q9: En tant que cofondatrice de “hors la loi”, je voudrais vous poser une question. J’ai parlé à une personne, homme, dans Machi Rojola, qui m ‘avait dit que vous attaquiez les hommes qui harcèlent dans la rue, mais vous ne vous adressez pas aux personnes qui ont une autorité.
  • C’est pas vrai on partage toujours des témoignages qui traitent ces sujets, de comment la police traite les couples… je voulais rajouter que les gens qui sont plus riches ne subissent pas ce genre de problèmes, c’est plutôt les jeunes qui n’ont pas les moyens qui font face à cette Hogra (oppression). D’ailleurs on a des communiqués où on traite ces sujets.
  • Q10: Pensez-vous que le comportement de la police a quelque chose de masculin?
  • On peut dire qu’il y a plus de l’oppression que de la masculinité, l’oppression de la lutte de classe, cette oppression dépasse le genre. 
  • Q11:  Dernière question, qui sont les hommes de demain?
  • Difficile de répondre à cette question… par rapport à ma petite expérience avec “hors la loi” et à mon contact avec les jeunes marocains, j’ai de l’espoir. Parce qu’il y a aujourd’hui une minorité… Et on sait que depuis toujours c’est les minorités qui font le changement, c’est eux qui prennent le relais, ces communautés qui sont de plus en plus engagées et qui sont prêtes à lutter pour ce changement. Et ce qui est bien c’est qu’ ils ont refusé de signer la pétition parce qu’ils refusent de s’inscrire dans  les listes électorales. Mais ils sont prêts à sortir sur le terrain.